LIBERATION


Littérature étrangère

Argentin déjanté désargenté
Du picaresque dans la pampa et Werther à Buenos Aires par Pedro Mairal.
Par Philippe LANÇON
jeudi 01 juillet 2004 (Liberation – 06:00)
Pedro Mairal
Tôt ce matin
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Françoise Prébois.
Rivages, 147pp., 14,50 €.
Une nuit avec Sabrina Love
Rivages, 120 pp., 12 €.

Dans la pampa de l’Argentine en crise, le récit galope ; sous toutes ses formes, cinématographiques et littéraires. Un roman et un recueil de nouvelles de Pedro Mairal, né en 1970 à Buenos Aires, rejoignent aujourd’hui en France le troupeau. L’un et l’autre permettent de parcourir, à travers des histoires frémissant de la jeunesse du récit, l’ensemble d’une société agitée par un mouvement qui semble toujours dépasser, en énergie et en humour, celui du désastre.

Le roman Une nuit avec Sabrina Love date déjà de 1998. Il reçut le prix Clarín. Dans le jury, trois poids lourds de la littérature sud-américaine le choisirent : Adolfo Bioy Casares, Augusta Roa Bastos, Guillermo Cabrera Infante. Ils ont voté pour un texte qu’ils ont dû lire et qui ne les ennuyait pas. Un adolescent vierge de 17 ans, vivant seul avec sa grand-mère depuis que ses parents sont morts dans un accident, gagne une loterie sur une chaîne pornographique : il passera une nuit avec Sabrina Love, étoile sexuelle du canal. Il doit alors trouver de l’argent et faire du stop pour rejoindre Buenos Aires, où l’attend le moment craint et rêvé. Chemin faisant, des militaires le volent et l’humilient, un routier lui offre des capotes, un ouvrier paraguayen éméché le présente à ses amis, des paysans à cheval le réveillent et l’accueillent tandis qu’il dort à la belle étoile. A Buenos Aires, il découvre qu’un vieil ami est homosexuel et tombe amoureux d’une jeune femme, à qui il ment aussitôt pour rejoindre Sabrina Love. Elle va le dépuceler dans une chambre à néons avec vue sur le cimetière, avant de se faire cogner dessus par le maquereau-producteur. En quelques jours et une centaine de pages, l’initiation est faite.
Daniel sait parler aux femmes et son inventeur sait décrire, utiliser les images et les rêves pour que ses récits dérapent ou s’envolent. Il sait surtout faire vivre, en quelques mots et répliques, les personnages que croise son délicat Werther. C’est un adolescent saisi dans son deuil et le sentiment extrême de sa solitude. Le voyage lui permet d’en sortir. L’auteur a précisé que lui-même, à cet âge, était un «adolescent en retard» et sans relation : «J’allais laisser mes études de médecine sans savoir ni ce que j’étais, ni ce que j’allais faire, ni quel travail serait le mien.» La poésie, et particulièrement les Vers du capitaine, de Pablo Neruda (1), lui ouvrit le chemin : «J’ai découvert la parole et l’érotisme en même temps ; et, de là, la sexualité, la sensualité et la parole sensuelle.» Sabrina Love et un bon poème ne sont séparés ­ ou unis ­ que par l’épaisseur d’une page réussie.
Datant de 2001, Tôt ce matin confirme et développe le talent de Mairal. Aucune des treize nouvelles n’est anodine. Une jeune femme apparemment infertile y brûle des années d’analyse médicale avant de rejoindre une guérisseuse dans le village d’enfance de son mari. La guérisseuse l’endort à moitié et la fait engrosser par son fils. La jeune femme n’en est finalement pas mécontente. Une professeur doit rendre compte à ses collègues, qui l’ont aidée financièrement, du voyage de sa vie effectué en Grèce : elle ment par clichés, ne disant rien de ce qu’elle a vraiment vécu et senti. Deux hommes, victimes dans leur adolescence d’un grave accident de car, sont contactés par un autre survivant, qu’ils ont à l’époque sauvés. Devenu végétarien et adepte de la méditation, il a récupéré la carcasse du véhicule pour en faire, au milieu de son parc, le «symbole» de sa nouvelle vie. Les deux autres songent à l’écraser. Dans chaque nouvelle, les personnages subissent un décalage, un désaccord : ce qu’ils pensent ou sentent ressemble trop peu à ce qu’ils vivent. Pedro Mairal s’installe dans leur fêlure ; il la décrit avec finesse, tendresse, sans mots inutiles.
Il existe une tradition de la nouvelle en Argentine : Borges, Bioy Casares, Cortazar. Ces auteurs ont révélé le quotidien du fantastique. Les textes de Mairal sont moins fantastiques que quotidiens, comme chez certains auteurs anglo-saxons. Il est d’ailleurs professeur de littérature anglaise. Il a aussi publié deux recueils de poèmes, non traduits : Des tigres comme des oiseaux et Consommateur final.

(1) Une belle édition bilingue de ces poèmes d’amour inquiet, publiés anonymement par Neruda en 1951, est éditée par La Renaissance du livre (116pp., 25 €). Traduction de Claude Couffon, illustrations de Gabriel Lefebvre.